Vous les avez laissés en proie au Labyrinthe…

Au hasard d’une écoute distraite de Fip, cette chanson qui reprend un texte de Hugo écrit pour la libération des Communards emprisonnés. Merci à cette page YouTube, merci à La Toupie pour avoir repris l’intégrale du texte hugolien.

A ceux qu’on foule aux pieds

Oh ! je suis avec vous ! j’ai cette sombre joie.
Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie
M’attirent ; je me sens leur frère ; je défends
Terrassés ceux que j’ai combattus triomphants ;
Je veux, car ce qui fait la nuit sur tous m’éclaire,
Oublier leur injure, oublier leur colère,
Et de quels noms de haine ils m’appelaient entre eux.
Je n’ai plus d’ennemis quand ils sont malheureux.
Mais surtout c’est le peuple, attendant son salaire,
Le peuple, qui parfois devient impopulaire,
C’est lui, famille triste, hommes, femmes, enfants,
Droit, avenir, travaux, douleurs, que je défends ;
Je défends l’égaré, le faible, et cette foule
Qui, n’ayant jamais eu de point d’appui, s’écroule
Et tombe folle au fond des noirs événements ;
Etant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D’une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte
;
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
Ils errent ; l’instinct bon se nourrit de clarté ;
Ils n’ont rien dont leur âme obscure se repaisse ;
Ils cherchent des lueurs dans la nuit, plus épaisse
Et plus morne là-haut que les branches des bois ;
Pas un phare. A tâtons, en détresse, aux abois,
Comment peut-il penser celui qui ne peut vivre ?
En tournant dans un cercle horrible, on devient ivre ;
La misère, âpre roue, étourdit Ixion.
Et c’est pourquoi j’ai pris la résolution
De demander pour tous le pain et la lumière.

Ce n’est pas le canon du noir vendémiaire,
Ni les boulets de juin, ni les bombes de mai,
Qui font la haine éteinte et l’ulcère fermé.
Moi, pour aider le peuple à résoudre un problème,
Je me penche vers lui. Commencement : je l’aime.
Le reste vient après. Oui, je suis avec vous,
J’ai l’obstination farouche d’être doux,
Ô vaincus, et je dis : Non, pas de représailles !
Ô mon vieux cœur pensif, jamais tu ne tressailles
Mieux que sur l’homme en pleurs, et toujours tu vibras
Pour des mères ayant leurs enfants dans les bras.

Quand je pense qu’on a tué des femmes grosses,
Qu’on a vu le matin des mains sortir des fosses,
Ô pitié ! quand je pense à ceux qui vont partir !
Ne disons pas : Je fus proscrit, je fus martyr.
Ne parlons pas de nous devant ces deuils terribles ;
De toutes les douleurs ils traversent les cribles ;
Ils sont vannés au vent qui les emporte, et vont
Dans on ne sait quelle ombre au fond du ciel profond.
Où ? qui le sait ? leurs bras vers nous en vain se dressent.
Oh ! ces pontons sur qui j’ai pleuré reparaissent,
Avec leurs entreponts où l’on expire, ayant
Sur soi l’énormité du navire fuyant !
On ne peut se lever debout ; le plancher tremble ;
On mange avec les doigts au baquet tous ensemble,
On boit l’un après l’autre au bidon, on a chaud,
On a froid, l’ouragan tourmente le cachot,
L’eau gronde, et l’on ne voit, parmi ces bruits funèbres,
Qu’un canon allongeant son cou dans les ténèbres.
Je retombe en ce deuil qui jadis m’étouffait.
Personne n’est méchant, et que de mal on fait !

Combien d’êtres humains frissonnent à cette heure,
Sur la mer qui sanglote et sous le ciel qui pleure,
Devant l’escarpement hideux de l’inconnu !
Etre jeté là, triste, inquiet, tremblant, nu,
Chiffre quelconque au fond d’une foule livide,
Dans la brume, l’orage et les flots, dans le vide,
Pêle-mêle et tout seul, sans espoir, sans secours,
Ayant au cour le fil brisé de ses amours !
Dire : – « Où suis-je ? On s’en va. Tout pâlit, tout se creuse,
Tout meurt. Qu’est-ce que c’est que cette fuite affreuse ?
La terre disparaît, le monde disparaît.
Toute l’immensité devient une forêt.
Je suis de la nuée et de la cendre. On passe.
Personne ne va plus penser à moi. L’espace !
Le gouffre ! Où sont-ils ceux près de qui je dormais ! » –
Se sentir oublié dans la nuit pour jamais !
Devenir pour soi-même une espèce de songe !
Oh ! combien d’innocents, sous quelque vil mensonge
Et sous le châtiment féroce, stupéfaits !
– Quoi ! disent-ils, ce ciel où je me réchauffais,
Je ne le verrai plus ! on me prend la patrie !
Rendez-moi mon foyer, mon champ, mon industrie,
Ma femme, mes enfants ! rendez-moi la clarté !
Qu’ai-je donc fait pour être ainsi précipité
Dans la tempête infâme et dans l’écume amère,
Et pour n’avoir plus droit à la France ma mère ! –

Quoi ! lorsqu’il s’agirait de sonder, ô vainqueurs,
L’obscur puits social béant au fond des cœurs,
D’étudier le mal, de trouver le remède,
De chercher quelque part le levier d’Archimède,
Lorsqu’il faudrait forger la clef des temps nouveaux ;
Après tant de combats, après tant de travaux,
Et tant de fiers essais et tant d’efforts célèbres,
Quoi ! pour solution, faire dans les ténèbres,
Nous, guides et docteurs, nous les frères aînés,
Naufrager un chaos d’hommes infortunés !
Décréter qu’on mettra dehors, qui ? le mystère !
Que désormais l’énigme a l’ordre de se taire,
Et que le sphinx fera pénitence à genoux !
Quels vieillards sommes-nous ! quels enfants sommes-nous !
Quel rêve, hommes d’Etat ! quel songe, ô philosophes !
Quoi ! pour que les griefs, pour que les catastrophes,
Les problèmes, l’angoisse et les convulsions
S’en aillent, suffit-il que nous les expulsions ?
Rentrer chez soi, crier : – Français, je suis ministre
Et tout est bien ! – tandis qu’à l’horizon sinistre,
Sous des nuages lourds, hagards, couleur de sang,
Chargé de spectres, noir, dans les flots décroissant,
Avec l’enfer pour aube et la mort pour pilote,
On ne sait quel radeau de la Méduse flotte !
Quoi ! les destins sont clos, disparus, accomplis,
Avec ce que la vague emporte dans ses plis !
Ouvrir à deux battants la porte de l’abîme,
Y pousser au hasard l’innocence et le crime,
Tout, le mal et le bien, confusément puni,
Refermer l’océan et dire : c’est fini !
Être des hommes froids qui jamais ne s’émoussent,
Qui n’attendrissent point leur justice, et qui poussent
L’impartialité jusqu’à tout châtier !
Pour le guérir, couper le membre tout entier !
Quoi ! pour expédient prendre la mer profonde !
Au lieu d’être ceux-là par qui l’ordre se fonde,
Jeter au gouffre en tas les faits, les questions,
Les deuils que nous pleurions et que nous attestions,
La vérité, l’erreur, les hommes téméraires,
Les femmes qui suivaient leurs maris ou leurs frères,
L’enfant qui remua follement le pavé,
Et faire signe aux vents, et croire tout sauvé
Parce que sur nos maux, nos pleurs, nos inclémences,
On a fait travailler ces balayeurs immenses !

Eh bien, que voulez-vous que je vous dise, moi !
Vous avez tort. J’entends les cris, je vois l’effroi,
L’horreur, le sang, la mer, les fosses, les mitrailles,
Je blâme. Est-ce ma faute enfin ? j’ai des entrailles.
Éternel Dieu ! c’est donc au mal que nous allons ?
Ah ! pourquoi déchaîner de si durs aquilons
Sur tant d’aveuglements et sur tant d’indigences ?
Je frémis.

Sans compter que toutes ces vengeances,
C’est l’avenir qu’on rend d’avance furieux !
Travailler pour le pire en faisant pour le mieux,
Finir tout de façon qu’un jour tout recommence,
Nous appelons sagesse, hélas ! cette démence.
Flux, reflux. La souffrance et la haine sont sœurs.
Les opprimés refont plus tard des oppresseurs.

Oh ! dussé-je, coupable aussi moi d’innocence,
Reprendre l’habitude austère de l’absence,
Dût se refermer l’âpre et morne isolement,
Dussent les cieux, que l’aube a blanchis un moment,
Redevenir sur moi dans l’ombre inexorables,
Que du moins un ami vous reste, ô misérables !
Que du moins il vous reste une voix ! que du moins
Vous nous ayez, la nuit et moi, pour vos témoins ?
Le droit meurt, l’espoir tombe, et la prudence est folle.
Il ne sera pas dit que pas une parole
N’a, devant cette éclipse affreuse, protesté.
Je suis le compagnon de la calamité.
Je veux être, – je prends cette part, la meilleure, –
Celui qui n’a jamais fait le mal, et qui pleure ;
L’homme des accablés et des abandonnés.
Volontairement j’entre en votre enfer, damnés.
Vos chefs vous égaraient, je l’ai dit à l’histoire ;
Certes, je n’aurais pas été de la victoire,
Mais je suis de la chute ; et je viens, grave et seul,
Non vers votre drapeau, mais vers votre linceul.
Je m’ouvre votre tombe.

Et maintenant, huées,
Toi calomnie et toi haine, prostituées,
Ô sarcasmes payés, mensonges gratuits,
Qu’à Voltaire ont lancés Nonotte et Maupertuis,
Poings montrés qui jadis chassiez Rousseau de Bienne,
Cris plus noirs que les vents de l’ombre libyenne,
Plus vils que le fouet sombre aux lanières de cuir,
Qui forciez le cercueil de Molière à s’enfuir,
Ironie idiote, anathèmes farouches,
Ô reste de salive encor blanchâtre aux bouches
Qui crachèrent au front du pâle Jésus-Christ,
Pierre éternellement jetée à tout proscrit,
Acharnez-vous ! Soyez les bien venus, outrages.
C’est pour vous obtenir, injures, fureurs, rages,
Que nous, les combattants du peuple, nous souffrons,
La gloire la plus haute étant faite d’affronts.

(Oeuvres complètes de Victor Hugo, L’année terrible, Poésie XII)

Et l’adresse de La Toupie : http://toupie.org/

L’Éducation nationale se mord la langue

L’Éducation nationale se mord la langue

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Document « Votre enfant au collège », Ministère de l’éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche/Onisep, calendrier scolaire 0016-2017

Le Ministère de l’Éducation nationale n’honore ni la langue française ni la presse : le  calendrier scolaire 2016-2017 reflèterait-il la pensée du gouvernement?

Bientôt les Grandes vacances ? Vive la rentrée ! Pour la préparer et mieux la comprendre, les parents reçoivent un fascicule de 4 pages en couleurs, sur papier épais. Ne revenons pas sur les fausses nouveautés et la présentation lénifiante de la réforme des collèges. Arrêtons-nous sur le Calendrier scolaire 2016-2017 (en dernière page). Évitons le sujet qui fâche : l’étalement des vacances scolaires sur 3 zones qui aboutit au fait que les collégiens de la zone C passeront leur Brevet après 10 semaines de cours ininterrompues (si ce n’est par le lundi 8 mai et le pont de l’Ascension (les 25, 26, 27 et 28 mai).

L’année des 4 semaines dédiées

Seules les journées et semaines particulières nous intéressent. On découvre qu’elles sont nombreuses : Journée du sport scolaire (14 septembre 2016), Semaine de la démocratie scolaire (du 3 au 8 octobre 2016 : c’est pour mettre un nom sur l’élection des représentants des élèves et des parents), Journée de lutte contre le harcèlement (3 novembre 2016), Journée internationale des droits de l’enfant (20 novembre 2016 : elle tombe bien, c’est un dimanche), Journée de la laïcité (9 novembre 2016), Semaine des mathématiques (du 13 au 17 mars 2017), Semaine d’éducation contre le racisme et l’antisémitisme (20 au 24 mars 2017, j’ai beau développer beaucoup d’énergie mentale, je tends à considérer que le deuxième est inclus dans le premier), Semaine des langues vivantes (du 9 au 12 mai 2017, petite semaine amputée d’un jour, puisque le 8 mai est férié).

Hop,  un petit code couleur : ROSE pour la semaine des « Cérémonies républicaines de remise des diplômes du Brevet 2016 »,  et les dates de passation du Brevet des collèges 2017. JAUNE  pour les Grandes vacances… et ces journées et semaines particulière. Honni soit qui mal y pense ! Le rose, mentionne la légende, c’est pour les dates données à titre indicatif… Donc on est ferme pour le jaune (pas de légende : c’est du sérieux).

Un choix à la pertinence douteuse

Il n’est pas lieu ici de s’intéresser à l’efficacité de ces journées ou semaines dédiées à une bonne cause. On espère que les enseignants n’attendront pas le 20 mars 2017 pour intervenir face à une manifestation de racisme, ni le 3 novembre pour faire cesser un cas de harcèlement dans une de leur classe.

Il n’est pas lieu ici, de s’étonner de la schizophrénie d’un gouvernement qui,  d’un côté semble vouloir promouvoir les mathématiques, quand, de l’autre il faut une pétition de nos chercheurs  pour que les crédits accordés à la recherche ne soient pas réduits comme peau de chagrin.

Il n’est pas lieu non plus de s’interroger : pourquoi pas une semaine dédiée aux « sciences mathématiques et expérimentales », par exemples, plutôt qu’aux seules mathématiques ?

Ce qui est choquant, c’est clairement le sort réservé aux Lettres. Pas de semaine des Lettres ? ni même une petite journée ? non plus que de la francophonie ? (il est vrai que la Journée Internationale de la francophonie a quand même l’idée idiote de tomber le 20 mars… soit au beau milieu de la Semaine contre le racisme et l’antisémitisme !).

Plus de Semaine de la presse non plus ?  Cette semaine tombait en générale la troisième du mois de mars, soit ? Ah, c’est ballot, justement pour cette Semaine contre le racisme et l’antisémitisme ! Si toutes les occasions de marquer un peu le coup choisissent mal leur jour, il ne faudrait se plaindre qu’on accorde peu de crédit aux Lettres et que les lecteurs de presse chutent .

On pourrait penser que le Ministère veut éviter les sujets qui fâchent, que parler de la langue officielle depuis 1539 et l’Ordonnance de Villers-Cotterêts relève d’un danger de scission nationale ? Baste ! Ou de liberté de la presse, souvenez-vous, ce truc garantit par la constitution on a un peu parlé quand toute la France était Charlie. La laïcité, voilà une question qui pacifie les débats. Aisée à circonvenir en une heure de cours, le vendredi, entre la cantine et le car de ramassage scolaire.

Des Lettres ? et des chiffres !

Heureusement, comme se le sont entendu dire mes petites oreilles (et répéter en cascade, effet de la grâce hiérarchique) par un envoyé spécial du rectorat, qui pensait avoir parole d’autorité : « mais du français, il en font tout le temps, en histoire, en sport, en math, devant la télé ! ». Voilà qui explique tout, il ne s’agit pas d’une casse de l’enseignement de la langue d’enseignement (auxiliairement de la langue officielle de la République Française et l’une des 5 de l’ONU). Cette Semaine des mathématiques, est, en réalité, l’occasion de faire de la grammaire française et de sinuer dans les arcanes de notre patrimoine linguistique. Il faut donc comprendre Semaine de la promotion de la Langue française en lieu et place de Semaine des mathématiques, il est des maladresses qui relèvent probablement du jargon administratif.

Rien à voir avec la volonté délibérée d’empêcher de s’interroger sur la portée ou la visée d’un texte. Sur l’usage de tel ou tel vocable (pris au hasard : « otage », « terroriste », engagement », « public », « privé »). Ni sur les méthodes de manipulation par l’écrit que le seul examen des titres de presse permet de mettre en évidence. Nous voilà tous bien rassurés !

Langues vivantes ou langues mourantes ?

Parlons donc nombres : s’il est vrai qu’un enfant sort aujourd’hui du collège avec  près de 200 h de moins d’enseignement de « français » qu’il y a 40 ans (je renvoie aux textes officiels et au site Sauvons les Lettres) il ne faut rien en déduire. Il aura toute la Semaine des mathématiques pour se rattraper. Surtout si, comme en 2016, le thème transversal s’appuie sur une matière bien littéraire, comme « Maths et Sport », en regardant un peu la télé, le compte sera bon !

Des esprits malins feront remarquer qu’avec la Semaine des Langues vivantes, le français est servi. C’est ignorer le dialecte du MENESR (Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, pour ceux qui ne le parlent pas couramment.) LV, en MENERS signifie « langue vivante étrangère », par opposition aux « langues anciennes » rétrogradées aux statut de « langues mortes » par la dernière réforme et par opposition au français.

Que mon propos ne soit pas mal pris : il faut du temps pour enseigner, que ce soient les mathématiques, les lettres, les langues, l’histoire… pour prendre laisser le temps de réfléchir et de comprendre. Enseigner autrement est non seulement souhaitable mais nécessaire. Il ne s’agit pas ici de dresser une matière contre une autre. Depuis 40 ans, es tours de passe-passe horaires aboutissent à une diminution effective du temps consacré à chaque élève.

Un constat : on ancre dans le calendrier éducatif des collégiens des semaines ou des jours dédiés, qui sont autant de signaux. Parmi ces signaux : le soutien aux Mathématiques, l’absence de soutien aux Lettres, modernes ou anciennes.  Même si l’illettrisme est une priorité nationale, aucune journée d’action n’est annoncée. Il est probable que les enseignants qui le souhaitent organiseront une semaine de la presse, s’intéresseront à la francophonie et tenteront de faire en toujours un peu moins de temps aussi bien que possible.

De moins en moins d’heures d’enseignement de la langue, mais un peu de poudre de perlimpimpim sous la forme de nouveaux manuels et de discours tenus à huis-clos. La question est :  quand les professeurs de Lettres, qui voient augmenter le nombre de leurs classes par la diminution du temps passé avec chacune d’entre elles, auront-ils le temps de faire du français avec ?

 

Les crottes

Tout avait commencé avec les crottes de chiens. La prolifération des tensions citadines avait engendré la prolifération des chiens et de leurs crottes. On prenait un chien comme un animal de relaxation, comme une responsabilité facultative parfois comme ce qu’on croyait devoir être un moyen de défense.

Les chiens sont des animaux bien plus faciles à gérer que les êtres humains. Ils sont d’une docilité exemplaire, d’une fidélité à l’épreuve de toutes les infidélités, et se suffisent, somme toute, de peu de soins comparativement à un conjoint ou à toute personne de statut équivalent. La comparaison avec les enfants est sans commune mesure : sans compter le fait que l’obligation de soins ne pouvant excéder les années de vie, on se libère de bien des soucis, les chiens ont néanmoins la douce habitude de faire un nombre de sottises qui donnent le sentiment à leur propriétaire qu’ils ont une utilité dans la vie. Cette fonction est appréciable, particulièrement pour tous ceux qui ont toujours refusé d’alourdir leur destin par l’élevage d’enfants.

Bref, tout a commencé à cause des crottes de chiens. Il est devenu soudainement évident à tous que les crottes de chiens étaient un chancre citadin. Il fallait agir, d’autant que ces déjections se déversaient dans les égouts, ce qui effraya toute une foule d’inconscients qui ne se rendaient pas compte de la destinée de leur propre activité instestinale.

Peu à peu, il parut manifeste que les crottes de chien étaient non seulement sales, mais dangereuses. On commença à calculer le nombre d’accidents déclarés dont elles étaient cause. Les chiffres avancés suffisaient à prouver que le coût pour la collectivité était énorme. Les crottes de chiens devinrent rapidement un enjeu national. Il apparut non seulement logique, mais juste, de lever un impôt spécifique sur les crottes de chiens.

Le premier écueil, qui aurait dû inquiéter chacun, fut de cerner la nature de la chose imposable. Des associations se constituèrent pour prouver que les chiens étaient d’abord des compagnons, sinon de misère, du moins de solitude et que c’était cette dernière qu’il fallait combattre. Certaines   tentèrent d’obtenir la création d’une grille de calcul fiable ou forfaitaire. D’autres essayèrent de faire voter un amendement, surnommé par les mauvaises langues « l’alinéa foireux », spécifiant des cas de dispense – par exemple pour maladie constatée par un vétérinaire. Mais la période ne leur était guère favorable, et il faut dire que la tendance était plutôt à la ponction fiscale. Il fut finalement décidé que les chiens devaient se soulager dans des crottoirs spécifiques. Chaque animal devait être porteur d’une puce électronique d’identification qui permettait d’envoyer chaque mois au propriétaire le montant fidèle à payer. On peut dire sans exagérer que la puce fit passer la taxe. Ainsi sous l’espoir de ne plus perdre leur cher animal, les propriétaires perdirent de vue qu’ils se voyaient ponctionner des sommes considérables aux crottoirs. Ils étaient libres de payer pour nourrir la bête et de payer pour qu’elle déféquât.

Cette liberté de démagogue ne les enchanta pas tous : les chiens les plus gentils n’entraînent pas nécessairement l’ivresse de l’ardoise fiscale. Une certaine forme de fraude s’instaura. On vit donc certains n’amener leur quadrupède qu’une fois le jour à « l’exonérateur » comme fut bientôt baptisé le crottoir électronique. Et le soir, serrés dans des vêtements qui se voulaient méconnaissables, tirer leurs cabots à l’ombre des réverbères. On créa en réponse la BriReCC (Brigade de Répression des Crottes Clandestines). Des terribles, accompagnés de chiens policiers génétiquement modifiés. Ça ne mange presque pas et ça ne fait qu’uriner. Des fortunes biologiques. Certains allèrent alors jusqu’à promener leur chien avec des couches le jour, pour être certains de ne pas être pénalisés. Préférant, quitte à payer, ne pas verser au fisc. Cela donna lieu à de grandes envolées indignées au Parlement : où étaient les citoyens ?

C’est à ce moment que nous aurions tous dû réagir, cette loi serait sans doute tombée en désuétude et tout aurait été pour le mieux. Ce fut l’inverse qui arriva. Ce comportement antisocial choqua ouvertement d’autres, qui ne se privèrent pas pour le dire par médias interposés, voire exploités.

Et c’est ainsi que peu à peu, le chien, pourtant animal complice du pouvoir policier pendant des décennies, devint l’emblème de la rébellion. Ainsi les Canigènes se présentèrent aux élections et recueillirent des voix de la part-même d’électeurs sans chien, juste parce qu’ils symbolisaient une certaine image de la liberté. Que n’avons-nous pas su voir que cette histoire de crotte dissimulait une vaste manipulation sociale et financière ? Comment avons-nous pu être si naïfs, ou seulement si indifférents ?

Toujours est-il que, peu à peu, sauf exceptions particulièrement notables, le plus souvent financées par de grands groupes d’intérêts, comme on l’apprit par la suite, la fraude devint systématique.

Elle était multiforme, active et méthodique.

Il y eut, en tout premier lieu, des fabricants de nourriture canine qui inventèrent des aliments réduisant le volume produit, et par là, la ponction fiscale. Puis ce furent des dresseurs qui se spécialisèrent dans l’apprentissage de « l’hygiène domestique », qui consistait ni plus ni moins à apprendre aux toutous l’usage des toilettes humaines. Evidemment, au vu des différences anatomiques, un célèbre créateur de sanitaires trouva plus judicieux de proposer toute une gamme « spécifique » qui fit fureur, pour le simple plaisir d’échapper au chemin imposé, car, en vérité, le prix de ces sanitaires était exorbitant.

Peu à peu les crottoirs, pourtant vendus un prix d’or aux collectivités locales, ficelées à l’obligation d’en fournir, et pressées de récupérer la mise de départ, furent désertés. Il apparut clairement que, par une méthode ou par une autre, les propriétaires faisaient en sorte de se débarrasser des excréments canins avec ceux des humains.

Alors voilà, depuis quelques semaines, l’identification humaine par puce électronique est devenue obligatoire. Pratiquée dès la naissance, elle permet tout à la fois d’éviter les vols d’enfants, les disparitions non élucidées, la création de cartes de crédits et de fidélités, nuisibles à l’environnement et même la surveillance judiciaire des criminels et autres délinquants. Quant à nous tous, elle nous a été imposée facilement : pas d’eau aux non-identifiés.

Le nouvel impôt est apparu presque immédiatement : toute déjection est désormais taxée selon le juste principe du pollueur-payeur. Il n’a fallu que quelques semaines aux réseaux d’assainissement pour adapter des compteurs individuels. Cela fait dire à certains que les chiens n’étaient qu’une première marche, voire un prétexte. Nous sommes assimilés, nous aussi à des chiens. Mais la fraude libertaire s’organise. Nous trouverons des biais pour ne pas nous soumettre. Dès à présent, des réunions secrètes, en des lieux de brouillage électronique, se tiennent pour évaluer des stratégies efficaces contre les grands groupes internationaux qui ont manigancé cette histoire. Nous trouverons des solutions.

Sur ce, ne m’en voulez pas, mais je crains de rencontrer une BriReC, et vu ce que je dissimule sur moi, je risque une peine de torture par simulation électronique de cauchemars, pour me faire avouer le nom de mes complices, voire un emprisonnement à vie. Si vous le permettez, je vais déposer ce fardeau en un lieu où on ne risque pas de me taxer. Et la prochaine fois, méfiez-vous des trop propres sur eux. Parole d’artiste.

Vent espagnol ou racisme de salon… quand la critique politique passe par l’insinuation raciste.

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Rue des Pyrénées, Paris.
Il est depuis quelques temps une mode insidieuse et venimeuse : le racisme de salon. Il est souriant et flatteur, il est décomplexé et se profère sur place publique, comme un bonne plaisanterie qui devient anodine par la répétition de son précédé. Petit exemple…

Les  dernières municipales parisiennes ont, finalement, vu s’affronter deux femmes. Curieusement, contre Anne Hidalgo ont convergé les évocations de son « sang espagnol », comme argument politique. Ainsi Paris Match évoque les « yeux de braise », de la « Belle de Cadix » ou  encore d’une « façade langoureuse », filant la métaphore de la Carmen qui conduit le naïf à la mort…  Le Huffington, ne rechigne pas à parler de son « oeil de braise sous une chevelure noir de jais »  repris par L’Obs qui  relève en inter-titre qu’elle est « née en Espagne ». Autant de poncifs inintéressants qui sensés expliquer une partie de son caractère et de sa politique. Comme Manuel Valls est alors en pleine ascension auprès du président de la République, on entend ou lit  des allégations sur les percées hispaniques en politique française. La version espagnole du Huffingtion post se demandant même qui gouverne la France…  interrogation reprise par le 20 Minutes ou le site de l’Obs & Rue 89, comme si elle se posait réellement. A-t-on suggéré que les Balkans dirigeait l’État sous la précédente mandature ? Même du temps où il est apparu que des Corses morts avaient élu un futur maire de Paris, personne n’a  officiellement évoqué une filière corse. On parlait de système, mais c’était des personnes qui étaient individuellement incriminées.

Dans ces temps fragiles, où tout à la fois on évoque la construction européenne et la nécessaire intégration des populations issues de l’immigration (entendez des enfants des immigrés Africains magrébins ou sub-sahariens), voilà bien où la faiblesse de la réflexion politique est arrivée !  40 ans après la mort de Franco et l’adhésion de l’Espagne à la communauté européenne, on n’encourage pas vraiment les enfants d’immigrés à croire à la réalité de l’intégration, et à celle d’une forme d’indifférence nationale aux nationalités des parents ou grand-parents des enfants de la République.

On pouvait croire que cette poussée épidermique était terminée, que des événements plus graves et que la montée d’un parti qui s’appuie sur ce type d’exclusion servaient de cure efficace. Que nenni. Ainsi aux Informés de l’info, mercredi 21 avril 2016, sur France Info, on a entendu une remarque édifiante d’un certain Frank Tapiro. On est à la 12e minute de l’émission, et on parle alors de l’interview de Manuel Valls, le matin-même sur l’antenne. Et ce monsieur Tapiro prononce cette phrase à propos du premier ministre : « Il reprend le centre de l’arène » et après un temps d’hésitation (la plaisanterie sera-t-elle appréciée, relevée ?), il ajoute « en bon Catalan qu’il est ». ET là? Là? Rien. Personne ne rit, mais personne ne signale à ce fils d’émigré juif espagnol qu’il est des blagues qui ne se font pas, qui ne se pensent pas, et que si on les pense, on a la décence, quand on se croit communicant, de ne pas les communiquer en public. Ce n’est pas le directeur d’Hémisphère droit, agence de communication, ni celui qui a trouvé des slogans pour l’ancien chef de l’État qui est attaqué ici. C’est l’indulgence coupable de laisser proférer en public des propos à connotations racistes.

Car personne ne fait remarquer à ce monsieur que d’être « communicant » n’est pas un titre qui protège des obligations légales à défaut d’être « naturellement » morales (on retrouve de manière récurrente cette mention de la Nature et du naturel sur le site d’Hémisphère droit, site qui œuvre à des démarches qui n’ont pourtant rien de « naturel » : on sait depuis Edward Bernays et son ouvrage Propaganda, que la communication n’est qu’une forme de propagande).

« prototype » et clichés

Ce soir-là, on passe muscade et on enchaîne… C’est tout aussi navrant que le ministre Brice Hortefeux plaisantant (je cite Le Monde) : le 5 septembre 2009, avec Jean-François Copé, le président du groupe UMP à l’Assemblée, et un groupe de militants dont Amine Benalia-Brouch, qui voulait être pris en photo avec lui. « Il est catholique, il mange du cochon et il boit de la bière », dit une dame sur la vidéo tournée par des journalistes de la chaîne Public Sénat. « Ben oui », dit mollement le jeune homme, Brice Hortefeux répond, « Ah mais ça ne va pas du tout, alors, il ne correspondant pas du tout au prototype alors. C’est pas ça du tout ». Sauf que monsieur Hortefeux va être justement poursuivi. Mais une remarque de communicant, toute aussi venimeuse, tout aussi bêtement appuyée sur des clichés racistes, prononcée dans un studio d’une radio de service public, devant une responsable politique LR, vice-présidente de région, et trois journalistes, elle,  est devenue acceptable. Cinq ans ont passé.

Certains commenceront à arguer que ce n’est pas du « racisme », pas exactement, car il faudrait alors être certain que les Catalans relèvent d’une race. Soyons sérieux. C’est clairement ce que le langage courant appelle du racisme. Si monsieur Valls était du Loir-et-Cher, on ne le comparerait pas à un picador. Si madame Hidalgo était de la région bordelaise, on ne parlerait pas d’elle comme d’une « belle Andalouse ». Il faut cesser d’oser le cliché (que je continue à nommer) raciste. Il est suffisamment de bons reproches économiques ou politiques à faire aux uns ou aux autres. Inutile, quand on est une personne respectable de demeurer au niveau de la cour de récréation des CP qui se moquent des patronymes ou des traits physiques. Ce n’est pas parce qu’on est d’origine espagnole qu’on aime fouler le sable, le rue des Pyrénées ou manger tous les jours de la paella.

Par contre, par ces traits qu’on croit drôles (sinon, pourquoi ?) effectivement, on envoie clairement comme message aux jeunes Français dont les parents, parfois les grand-parents, sont nés ailleurs qu’il ne faut pas rêver, qu’ils ne seront jamais pris pour des Français comme les autres, ce qui est bête. Et d’autant plus absurde qu’on est issu d’une famille qui a su à quoi peuvent mener les insultes contre un chef de gouvernement : il y a un siècle d’aucuns reprochaient à Léon Blum d’être juif.

Alors quand, devant vous, par cette facilité commode qui fait attaquer les gens non sur ce qu’ils font et ce qu’ils ont choisi d’être, mais sur ce qu’ils sont ou sont sensés être, ne jouez pas aux faibles d’esprit : il est en général suffisamment de mots et suffisamment d’idées pour défendre les valeurs de notre République.

 

des nouvelles de mon bureau (de vote)

C’est un peu la même chose à chaque fois : quand je vais dépouiller dans mon petit bureau, je reviens enchantée que la France soit multicolore, progressiste et enfouisse les discours et les idées fachoïsantes plus profond que terre.
Et puis, je rentre chez moi, je regarde la nouvelle carte électorale…et je me souviens que je vis à Paris, dans l’est de Paris ! Pour les 1553 inscrits de mon bureau, hier 874 personnes ont fait la queue pour voter ( presque, car il y avait deux douzaines de procurations), et 833 faisaient usage d’un vote exprimé selon les critères du ministère de l’Intérieur.

54 personnes ont voté FN, 145 Pécresse et 634 pour la liste PS-FG-EELV.

Surtout, il y avait des jeunes, qui venaient voter pour la première fois, avec la fierté d’être des Français d’ici, issus des 1ère, 2e et 3e générations. Car quoi qu’en disent aujourd’hui les analystes, il en est, dans notre « paysage politique » pour qui ce n’est pas pareil d’avoir ou de n’avoir pas « des origines » (ils préfèrent ne pas dirent étrangères ni visibles, mais ce bruyant silence, qui ne l’entend pas, dites , qui ne l’entend vraiment pas ??). Tout le monde a des origines (voir Sans origine contrôlée). Et hier, avoir « des origines » ne signifiait pas être un demi-citoyen, ou un citoyen moins bien famé a priori, c’était honorer le cheminement des parents vers notre petite terre de libertés et de partage.

Il y avait cette jeune fille, Noire, les yeux brillants de dépouiller pour la première fois, à la même table que cette cinquantenaire, Blanche, qui n’avait jamais, non plus, participer à cet acte de démocratie active.

Il y avait des personnes qui revenaient au bureau, qui n’avaient plus voté depuis 2005 (la ratification de la Constitution européenne, telle qu’appliquée contre la volonté de trois peuples ( Pays-Bas, Irlande et France), de trois pays à qui on avait promis le droit de véto référendaire, pour mémoire).

Il y avait beaucoup de personnes âgées, avec leurs enfants et parfois petits-enfants, aux prénoms bien français, bien franchouillards, mais des deuxièmes et troisièmes parfois quatrièmes prénoms, qui disent comme des secrets d’exils qu’on ne veut pas oublier…

Il y avait beaucoup de personnes qui ne pouvaient pas participer au dépouillement : « Désolé(e) : on regarde les résultats, ce soir, en famille ».

Au premier tour, 718 personnes s’étaient déplacées…Oui, sauf erreur, plus de 20% de personnes sont venir dire, ce dimanche 13 décembre 2015, un mois après des actes de tuerie sanglante, qu’ils préféraient imaginer l’avenir des leurs et des autres sans haine et sans reproche. Malgré le fait que les Socialistes oublient beaucoup leur sort entre les élections, ne les comprennent pas ou n’imaginent même pas ce que peut être leurs vies, le score de la liste Bartolone était écrasant…  mais nous sommes à l’est de Paris !

Alors, on espère que tous, ces électeurs, moi y compris, allons trouver la force, de construire ensemble un programme de société de gauche, applicable et qui donne envie de se lancer, un peu partout en France, dans la lutte contre l’énorme machine à créer de l’exil et de la misère qui est à l’oeuvre à la surface de notre globe. Pour dépouiller ensemble, la prochaine fois, des bulletins qui ne seront pas seulement à l’image de notre petit bureau : bureau-test de la préfecture, dépouillé d’espoir ès qu’il regarde au-delà des buttes de Belleville et de Ménilmontant.

hasta la victoria ! hoy y siempre.

 

Moissons d’hiver

L’hiver a commencé, aujourd’hui 21 novembre, à Paris. 8 jours après la soudaine prise de conscience collective que les fruits des graines que nous avons semées dans l’égoïsme colonial du profit indifférent aux souffrances d’autrui, nous ont explosé en pleine face.

L’hiver s’annonce froid et aussi glacial qu’octobre a été étrangement doux.
Des rendez-vous impromptus entre les événements se sont noués. La sortie du livre d’un juge anti-terroriste, la sortie d’une série qui traite d’indépendance par rapport aux énergies fossiles…le décret d’un couvre-feu pour un « quartier », une capitale européenne instaurée ville-morte par la fermeture de son métro et des magasins de centre-ville, un état d’urgence peut-être plus utile que des lois sur le renseignement et anti-terroriste. Qui dépose le pouvoir dans les mains d’un seul homme…et si l’homme est remplacé par un autre, ou par une certaine femme, à la « clairvoyance » dichotomique ? Qu’adviendrait-il ? Nul ne le dit…
Moissons d’hiver, alors que les fleurs et les couronnes parisiennes deviennent déjà l’objet de prédilection des touristes et photographes amateurs.

On pense à la chaleur des blés, à leur parfum un peu poussiéreux, et à la fraîcheur des céréales en herbe.

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Le théâtre de l’Assemblée

 

 

Par la salle des Quatre-Colonnes, nos députés et nos ministres ne sont pas contraints de passer pour entrer dans l’cropped-IMG_7142.jpghémicycle. Quand ils le font, c’est au risque, parfois recherché, de paraître sur l’avant de la scène de ce théâtre qu’est parfois la politique. Parfois, aussi, c’est pour pouvoir devant micros et caméras rendre publique une déclaration faite dans l’enceinte de l’Assemblée.

 

IMG_7203Élisabeth Guigou, Discussion de la loi sur le Renseignement, une occasion pour parler d’une guerre qui dure…

Assemblée nationale, 2015, Paris.

 

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Laurent Baumel, Assemblée Nationale, Paris, 2015.

Comment expliquer que son parti ne trahit pas sa pensée quand elle a déjà trahit ses engagements ?

 

 

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Éric Woerth, une relaxe au goût de victoire,

16 juin 2015, Assemblée Nationale, Paris.

Comme des chefs !

Henri Lemerle passa devant le vigile qui le salua mollement et se dirigea droit vers le bureau de Kalinsky. Un ventilateur poussif brassait vainement un air torride, Kalinsky était en bras de chemise, le col béant :

– Te voilà ?! Tu veux me faire mourir de soif !

– Excuse-moi, c’est Laura qui …

Georges Kalinsky leva un regard incrédule vers son ami :

– Laura Nedellec ?

Henri haussa les épaules :

– Quelle autre ?

– Elle a encore un meurtre sur les bras ?

– Georges ! Elle n’a jamais tué personne !

– Dès qu’elle apparaît, il y a un cad…

A ce moment, Laura pénétra dans le bureau de Kalinsky. Malgré la chaleur étouffante, son entrée provoqua un courant glacial dans la pièce. Elle ne sembla pas s’en apercevoir et lança, alors qu’Henri levait les yeux au ciel en secouant la tête :

– Salut Georges, Henri vous a dit qu’on a une affaire pour vous ?

Kalinsky qui avait pendant une fraction de seconde oublié son antipathie face à sa beauté rebelle se dressa d’un bond:

– Non, non et non ! Je ne veux pas de vos histoires ! Déjà que je suis débordé par les constats de décès et les appels des familles qui n’arrivent pas à joindre leurs vieux mais qui ne peuvent soi-disant pas se déplacer…

Il fulminait.

– Vous deux, j’en ai assez. C’est vrai, Henri, quand ce n’est pas ta tante, c’est Laura qui débarque avec des plans pas possibles !

Henri laissait passer l’orage. Il s’étonnait malgré lui : les travaux de modernisation n’y avaient rien changé : les murs suintaient. Non plus l’humidité comme avant, (surtout aujourd’hui), mais l’angoisse, la peur et la détresse. On peut bien y mettre des couleurs gaies, les murs d’un commissariat sont toujours gris. Les barreaux, les affiches diverses et les placards administratifs les rendent ce qu’ils sont.

– …et ne fais pas semblant de ne rien entendre !

Ses arguments étaient fourbis et Henri s’étonnait que Georges puisse encore jouer le jeu du refus.

– Franchement, Lemerle, si ça te plaît d’être policier…

Henri avait beau s’y préparer, il craignait plus que tout que ce récurrent reproche de sa démission soit un jour formulé devant Laura. Il faudrait bien qu’elle apprenne son ancien métier, mais en attendant, il déclara :

– Georges, d’accord c’est une démarche pénible, mais tu ne voudrais quand même pas laisser un crime impuni ? Tu ne travailles pas à la Judiciaire pour rien, hein ?

– Si on allait parler dehors, suggéra Laura, sur ce ton impertinent qui lui était propre, Marie nous attend.

– Marie ?

Kalinsky s’attendait au pire, mais l’air rendu strictement irrespirable du commissariat (la climatisation prévue était restée bloquée entre deux dossiers administratifs) le poussa à saisir son imperméable (bien inutile) et à déclarer sur un ton convaincu :

– Pour une fois, je suis d’accord avec Laura…

Dehors, l’asphalte et les immeubles réverbéraient une chaleur de four. Chez Maryse, Laura rejoignit une jeune femme qui laissa Kalinsky muet. Laura, à qui rien de ce type de détails n’échappait, les poussa à l’arrière-salle lestement. Maryse s’approcha tout sourire :

– Monsieur Lemerle, voilà un bail qu’on ne vous a pas vu ! Vous reprenez du service ? Et devant l’air embarrassé d’Henri :

– Qu’est-ce que je vous sers ?

Quand elle revint, Marie, sollicitée par Henri, car George était mutique, disait d’une voix nouée :

– C’est ma grand-mère, ma belle-mère l’a tuée il y a trois jours.

Georges sembla retrouver la parole pour se tourner vers Henri :

– Que veux-tu que j’y fasse ? Je ne sais pas ressusciter les morts ! Si les faits sont établis…

Puis se tournant, professionnel, vers Marie :

– Même si cela vous paraît long, Mademoiselle, il faut laisser le temps… la justice passera, il faut plusieurs mois, c’est difficile, mais il faut laisser le temps, ajouta-t-il avec un regard de mauvaise humeur à l’adresse de son voisin de table. Dire qu’ils devaient prendre un pot entre potes !

– Georges, Marie te fait part d’une intime conviction. Excuse sa maladresse. Ce qu’elle veut dire c’est qu’elle pense que sa grand-mère, disparue il y a trois jours, a été assassinée…

Ne serait-ce la présence de la jeune femme, son regard empreint de gravité, Georges se serait fâché. Kalinsky reconnaissait bien Lemerle à ces procédés : que dire devant la famille ? Il tenta de se contenir. Marie ajouta tranquillement :

– Je sais, ça paraît très romanesque de l’extérieur. Mais c’est bête comme la vie, Monsieur Georges (elle n’avait pas retenu son nom) : mon père est mort l’an dernier. Ma grand-mère a toujours pensé que sa compagne avait abrégé le cours d’une maladie… pénible. Des histoires, à  cause de livres sur les poisons chez elle. J’aurais dû l’écouter…

– Vous savez, compatit Kalinsky, quand on est âgé…

Henri le coupa sèchement :

– Georges, elle n’est pas morte dans son lit, elle a disparu. Et avant que la canicule ne te fasse dire une énormité, je te rappelle qu’elle n’avait pas l’âge de tenter de refaire sa vie, et que même les vieux ne se dissolvent pas dans l’air du temps.

Lemerle enchaîna, avec un regard entendu vers Marie qui esquissa un sourire s’effaçant doucement :

– La dame a été sur la tombe de son fils. Une bigote du coin (Marie sourit au terme de « bigote ») l’a vue et reconnue formellement avant d’entrer dans l’église changer l’eau des fleurs. Quand elle est ressortie, une petite demi-heure plus tard, le temps d’un rosaire  dit-elle, notre grand-mère n’y était plus, et le cimetière était vide.

– Il n’y a pas d’âge pour changer de vie, grommela George, un buvant à larges goulées, avec un soulagement manifeste.

– Mais sa voiture est restée devant le cimetière, ouverte, avec les courses du jour, rétorqua Henri, négligemment.

Georges répondit, sans regarder les deux jeunes femmes :

– Justement, Henri, les collègues feront ce qu’ils doivent… Elle a peut-être été faire un tour impromptu, elle aura chuté, on la retrouvera… sa voix fléchit.

Laura intervint, sans gêne apparente :

– Je vais être brutale, oh !ne souriez pas, mais vous ne comprenez pas. Marie se doute qu’à l’heure qu’il est que Grand-Mère Léonard est morte. Il faut retrouver le corps, c’est tout. Et les fl…, les gendarmes du lieu ont cherché et bien cherché. Pour vous c’est « une » personne. Là-bas, elle est connue, et reconnue. Le village a été retourné, les pourtours, les talus, les fossés…

« C’est pour cela qu’on vient, Georges, dit-elle doucement, Henri dit toujours que vous ne lâchez jamais une affaire valable…

Kalinsky jeta un regard à Lemerle, ainsi celui-ci faisait des compliments sur lui…il ne s’était jamais vraiment demandé ce qu’on pensait ou disait de lui.

– C’est bon, je suis libre demain. C’est où votre village ? soupira-t-il.

*

Il faisait encore frais quand Henri Lemerle et Georges Kalinsky pénétrèrent dans le petit cimetière, ils croisèrent un homme en costume gris sombre, dont le col trahissait l’état d’ecclésiastique. Ils firent trois pas et Georges se retourna brusquement :

-Paul ?!

L’homme s’était retourné et s’exclama avec une joie non masquée :

– Georges ! Comme il est bon de retrouver un ami ! Surtout dans l’épreuve, ajouta-t-il à mi-voix. Mais que fais-tu ici ?

– C’est Marie…

Il resta en suspens, réalisant qu’il ne connaissait pas son nom. Mais le curé lui répondit sans surprise :

– Marie Léonard ? Tant mieux, c’est parfait, permets-moi de considérer que ta présence répond à une prière ardente. Venez.

Georges fit des présentations sommaires :

– Nous étions à l’école ensemble. Paul et moi.

– Je suis le Père Elie, maintenant, sourit ce dernier.

– Henri Lemerle, un ami photogr…

– Je sais, Georges, je sais.

Kalinsky jeta un regard à Henri, mais déjà les trois hommes s’engageaient sur les allées ratissées avec art du petit cimetière. Ils avancèrent jusqu’à une tombe simple gentiment fleurie.

– C’est ici que Mme Léonard a été vue pour la dernière fois par Mlle Dénot. Tout le village l’a cherchée partout, même à une distance impossible à parcourir en si peu de temps. Il faut que tu saches qu’elle était très active pour la vie du village, tout le monde l’aime et espère encore, ici.

Le Père Elie regarda autour de lui et articula lentement :

– Venez. Il faut que je vous montre une autre tombe. Je suis heureux de soulager ma conscience auprès de toi, Georges. Ils retraversèrent le cimetière dans son entier. Devant une tombe couverte de couronnes encore fraîches mais déjà fanées par la chaleur des jours précédents, se trouvait une potée de fleurs. Le Père Elie se baissa, la souleva et révéla ainsi une tâche sombre sur le sol.

– Du… Sang ? articula le curé avec un malaise visible.

Kalinsky s’accroupit et considéra ce qu’on lui montrait :

– Probable. Faut voir.

Le curé se redressa :

– Avant-hier soir, Gaston est venu me voir.

– Qui est Gaston ? le coupa Henri.

– C’est notre simplet. Il s’occupe du cimetière. C’est un bon garçon. Son truc c’est de tracer des motifs au rateau.

– Ahh…, dit Georges en contemplant le sol.

– Je venais de servir l’office dominical. Avec la canicule, c’est éprouvant, nous avons perdu trois vieilles dames en trois semaines… J’ai encore un enterrement tantôt. Bref, Gaston était apeuré : selon lui, on lui en voulait : on lui avait sacagé les allées et en les retraçant, il avait trouvé du sang. Je dois t’avouer que j’ai négligé Gaston. Il raconte beaucoup d’histoires inspirées de ce qu’il a vu la veille à la télé. C’est ce matin que j’ai réalisé la coïncidence… J’allais voir tes collègues quand tu es arrivé.

Kalinsky s’approcha de la tombe, s’agenouilla sur les motifs tracés dans le sable et dit en se relevant :

– Bon, pour celle-ci du moins, elle est scellée ! Celle qui est dedans ne risque pas de disparaître, reprit-il après avoir consulté un ruban sur une gerbe.

Son vieil ami le considéra gravement… puis ils se mirent à rire doucement, en souvenir d’une ancienne blague de potache.

– Je n’ai que de l’eau et du sirop, mais venez prendre un verre, dit le Père Elie avec une note d’excuse.

– Bonne idée, grommela Georges, en continuant à inspecter les alentours. Elle date de quand, cette tombe ?

– De la veille de la disparition, répondit Henri qui les suivait.

– Comment le sais-tu ?

– C’est Marie qui me l’a dit.

– Vous pensez… murmura le Père Elie en s’effaçant au seuil de la cure.

– Disons que c’est l’idéal, rétorqua Kalinsky avec un rictus provocateur. C’est bien le type de coin tranquille où le colocataire ne se plaint pas… Mais si la tombe date de la veille, ça colle pas.

Son ancien ami le sermonna gentiment :

– Georges, nous ne partagions pas les mêmes options philosophiques, mais je respectais Mme Léonard, son action humaniste…

Il fut interrompu par une voix grasse venant du seuil :

– Le curé, c’est ici ?

Le Père Elie se leva et répondit avec une componction toute professionnelle :

– Que désirez-vous, mon fils ?

La voix marqua un ressac et articula :

– C’est pour la sépulture de tout à l’heure, vous pensez que ça prendra jusqu’à quelle heure ? Parce qu’avec la chaleur, vous comprenez…?

L’abbé comprit de travers :

– Pardonnez-moi : prenez un verre.

L’homme n’osa refuser, entra et prit le verre qu’on lui tendait.

– Merci. Ce que je voulais dire, c’est juste pour prévoir, parce que l’autre jour avec la chaleur, on n’a pas pu sceller le jour même, vous voyez ?

Kalinsky se releva à moitié :

– Comment ça ?

Et voyant l’air inquiet du garçon, il ajouta dans un sourire jovial :

– Asseyez-vous, j’ai des problèmes de ciment, moi aussi ces temps-ci.

– C’est que je suis nouveau, je veux pas que le patron pense… Il m’attend dehors, il est à préparer…

– C’est pas grave, c’est pas grave. Paul, veux-tu bien aller expliquer à ton croque-mort que je retiens son ouvrier un instant ? glissa négligemment Georges.

Et sans prêter attention au regard affectueusement scandalisé de son ancien camarade :

– Alors, ça se scelle comment, une tombe ?

– D’habitude, on n’a pas de soucis, mais là, avec la chaleur c’est qu’on est embêté !   Il faut pas que ça prenne trop vite, sinon ça dure pas. Et les joints silicone, vous voyez, c’est pas ça…

– Et alors, il s’est passé quoi ? C’était il y a quatre jours, non ?

Le gars jeta un coup d’œil circulaire et dodelina de la tête.

– Ouais, j’aime pas trop vous dire ça. C’est qu’avec cette maudite canicule, on en était à notre troisième caveau de la journée. Sans compter qu’il fallait en préparer deux pour le lendemain à dix bornes au sud d’ici, et se lever tôt pour aller chercher l’un des corps à perpette. Comme si on ne pouvait pas les enterrer là où ils passent…

Henri et Georges se sourirent patiemment.

– C’est que la cérémonie n’en finissait plus. On crevait de chaud. Et puis, le curé n’est pas là, j’peux bien vous le dire : la dame, elle était pas maigre, rien que de transporter le cercueil, on a sué comme des bœufs. Et voilà qu’il manquait un sac de ciment qu’on avait oublié à 25 kilomètres d’ici, mais au nord. Le temps d’aller et de revenir, de gâcher comme il faut… Sinon, vous comprenez, ça fissure, ça se rétracte c’est du mauvais travail et c’est pas légal, imaginez les odeurs… Les matériaux sont faits pour être travaillés à 30°C, pas à 40 comme ces temps-ci !

– Mais vous avez fait comment, alors ?

– Pardi ! On s’est débrouillé comme des chefs ! On a posé les dalles, les couronnes par dessus puis on a été là-haut préparer les deux caveaux. Et le lendemain, à la fraîche, on est venu jointer, tranquille.

– Et personne n’avait touché à rien ?

– Quelle idée ! Pour quoi faire ? Si vous croyez qu’il fait plus frais en dessous, ajouta-t-il en ricanant de sa propre plaisanterie.

Une voix grinçante se fit entendre dans leur dos :

– Je ne sais pas qui vous êtes, mais je peux vous dire que les couronnes ont été déplacées. Je m’en souviens, parce quand je suis sortie de l’Eglise, non seulement Mme Léonard avait disparue, mais la couronne de son Amicale Laïque avait été placée devant, alors que lorsque je suis entrée, c’était celle des Amies du Souvenir qui était sur la tombe de Mme Soubie. J’ai même pensé que Mme Léonard avait fait le coup, vue qu’elle un peu, un peu de ce bord…

– Mais c’est très intéressant, Mle Dénot, s’exclama Kalinsky.

*

– Ainsi c’était ça? murmura Marie. Il faut savoir imaginer le mal…

– Oui, l’autopsie a révélé des lambeaux de peaux sous les ongles… celle de votre belle-mère, si l’on peut dire. Comme je vous l’ai dit, il va falloir être patiente.

– Mais pourquoi ?

– Votre grand-mère avait découvert comment son fils était mort. Elle avait posté une lettre à la Police Judiciaire ; on me l’a transmise ce matin… mais votre belle-mère l’a appris.

– Mais comment ? s’exclama Laura.

– Son nouvel ami travaille à la Poste, elle a avoué les détails ce matin. Elles se sont croisées au cimetière. En fait, cette personne avait remarqué le manège des croque-morts et venait dissimuler des objets compromettants dans cette tombe non close. Un mauvais hasard pour votre grand-mère, Marie. Elles ont une discussion, disons, animée. Il a eu de la chance, le postier, conclut Georges en ricanant et il fit signe à Maryse de remettre une tournée.

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Vous arrivez à décrocher ? Difficile !

Nous en sommes encore à l’état d’ébauche…il faudrait en même temps gérer la vie quotidienne, et avouer qu’on est frappé sans l’être.
Chacun est resté plus ou moins suspendu aux ondes, quitte à zapper brusquement, comme lorsqu’on remonte un peu trop vite à la surface, sous peine d’étouffer. Cette interface est ouverte, en succession d’un simple porte-folio, au lendemain d’événements qui, égrenés depuis des années comme un quotidien d’ailleurs, nous ont rappelés que, frères humains, à la surface de cette terre, nous n’étions pas en paix..
Bienvenus, à tous, sur cet espace d’images qui, j’espère, vous parleront, et de mots.