claire/ mai 8, 2016/ nouvelles

Tout avait commencé avec les crottes de chiens. La prolifération des tensions citadines avait engendré la prolifération des chiens et de leurs crottes. On prenait un chien comme un animal de relaxation, comme une responsabilité facultative parfois comme ce qu’on croyait devoir être un moyen de défense.

Les chiens sont des animaux bien plus faciles à gérer que les êtres humains. Ils sont d’une docilité exemplaire, d’une fidélité à l’épreuve de toutes les infidélités, et se suffisent, somme toute, de peu de soins comparativement à un conjoint ou à toute personne de statut équivalent. La comparaison avec les enfants est sans commune mesure : sans compter le fait que l’obligation de soins ne pouvant excéder les années de vie, on se libère de bien des soucis, les chiens ont néanmoins la douce habitude de faire un nombre de sottises qui donnent le sentiment à leur propriétaire qu’ils ont une utilité dans la vie. Cette fonction est appréciable, particulièrement pour tous ceux qui ont toujours refusé d’alourdir leur destin par l’élevage d’enfants.

Bref, tout a commencé à cause des crottes de chiens. Il est devenu soudainement évident à tous que les crottes de chiens étaient un chancre citadin. Il fallait agir, d’autant que ces déjections se déversaient dans les égouts, ce qui effraya toute une foule d’inconscients qui ne se rendaient pas compte de la destinée de leur propre activité instestinale.

Peu à peu, il parut manifeste que les crottes de chien étaient non seulement sales, mais dangereuses. On commença à calculer le nombre d’accidents déclarés dont elles étaient cause. Les chiffres avancés suffisaient à prouver que le coût pour la collectivité était énorme. Les crottes de chiens devinrent rapidement un enjeu national. Il apparut non seulement logique, mais juste, de lever un impôt spécifique sur les crottes de chiens.

Le premier écueil, qui aurait dû inquiéter chacun, fut de cerner la nature de la chose imposable. Des associations se constituèrent pour prouver que les chiens étaient d’abord des compagnons, sinon de misère, du moins de solitude et que c’était cette dernière qu’il fallait combattre. Certaines   tentèrent d’obtenir la création d’une grille de calcul fiable ou forfaitaire. D’autres essayèrent de faire voter un amendement, surnommé par les mauvaises langues « l’alinéa foireux », spécifiant des cas de dispense – par exemple pour maladie constatée par un vétérinaire. Mais la période ne leur était guère favorable, et il faut dire que la tendance était plutôt à la ponction fiscale. Il fut finalement décidé que les chiens devaient se soulager dans des crottoirs spécifiques. Chaque animal devait être porteur d’une puce électronique d’identification qui permettait d’envoyer chaque mois au propriétaire le montant fidèle à payer. On peut dire sans exagérer que la puce fit passer la taxe. Ainsi sous l’espoir de ne plus perdre leur cher animal, les propriétaires perdirent de vue qu’ils se voyaient ponctionner des sommes considérables aux crottoirs. Ils étaient libres de payer pour nourrir la bête et de payer pour qu’elle déféquât.

Cette liberté de démagogue ne les enchanta pas tous : les chiens les plus gentils n’entraînent pas nécessairement l’ivresse de l’ardoise fiscale. Une certaine forme de fraude s’instaura. On vit donc certains n’amener leur quadrupède qu’une fois le jour à « l’exonérateur » comme fut bientôt baptisé le crottoir électronique. Et le soir, serrés dans des vêtements qui se voulaient méconnaissables, tirer leurs cabots à l’ombre des réverbères. On créa en réponse la BriReCC (Brigade de Répression des Crottes Clandestines). Des terribles, accompagnés de chiens policiers génétiquement modifiés. Ça ne mange presque pas et ça ne fait qu’uriner. Des fortunes biologiques. Certains allèrent alors jusqu’à promener leur chien avec des couches le jour, pour être certains de ne pas être pénalisés. Préférant, quitte à payer, ne pas verser au fisc. Cela donna lieu à de grandes envolées indignées au Parlement : où étaient les citoyens ?

C’est à ce moment que nous aurions tous dû réagir, cette loi serait sans doute tombée en désuétude et tout aurait été pour le mieux. Ce fut l’inverse qui arriva. Ce comportement antisocial choqua ouvertement d’autres, qui ne se privèrent pas pour le dire par médias interposés, voire exploités.

Et c’est ainsi que peu à peu, le chien, pourtant animal complice du pouvoir policier pendant des décennies, devint l’emblème de la rébellion. Ainsi les Canigènes se présentèrent aux élections et recueillirent des voix de la part-même d’électeurs sans chien, juste parce qu’ils symbolisaient une certaine image de la liberté. Que n’avons-nous pas su voir que cette histoire de crotte dissimulait une vaste manipulation sociale et financière ? Comment avons-nous pu être si naïfs, ou seulement si indifférents ?

Toujours est-il que, peu à peu, sauf exceptions particulièrement notables, le plus souvent financées par de grands groupes d’intérêts, comme on l’apprit par la suite, la fraude devint systématique.

Elle était multiforme, active et méthodique.

Il y eut, en tout premier lieu, des fabricants de nourriture canine qui inventèrent des aliments réduisant le volume produit, et par là, la ponction fiscale. Puis ce furent des dresseurs qui se spécialisèrent dans l’apprentissage de « l’hygiène domestique », qui consistait ni plus ni moins à apprendre aux toutous l’usage des toilettes humaines. Evidemment, au vu des différences anatomiques, un célèbre créateur de sanitaires trouva plus judicieux de proposer toute une gamme « spécifique » qui fit fureur, pour le simple plaisir d’échapper au chemin imposé, car, en vérité, le prix de ces sanitaires était exorbitant.

Peu à peu les crottoirs, pourtant vendus un prix d’or aux collectivités locales, ficelées à l’obligation d’en fournir, et pressées de récupérer la mise de départ, furent désertés. Il apparut clairement que, par une méthode ou par une autre, les propriétaires faisaient en sorte de se débarrasser des excréments canins avec ceux des humains.

Alors voilà, depuis quelques semaines, l’identification humaine par puce électronique est devenue obligatoire. Pratiquée dès la naissance, elle permet tout à la fois d’éviter les vols d’enfants, les disparitions non élucidées, la création de cartes de crédits et de fidélités, nuisibles à l’environnement et même la surveillance judiciaire des criminels et autres délinquants. Quant à nous tous, elle nous a été imposée facilement : pas d’eau aux non-identifiés.

Le nouvel impôt est apparu presque immédiatement : toute déjection est désormais taxée selon le juste principe du pollueur-payeur. Il n’a fallu que quelques semaines aux réseaux d’assainissement pour adapter des compteurs individuels. Cela fait dire à certains que les chiens n’étaient qu’une première marche, voire un prétexte. Nous sommes assimilés, nous aussi à des chiens. Mais la fraude libertaire s’organise. Nous trouverons des biais pour ne pas nous soumettre. Dès à présent, des réunions secrètes, en des lieux de brouillage électronique, se tiennent pour évaluer des stratégies efficaces contre les grands groupes internationaux qui ont manigancé cette histoire. Nous trouverons des solutions.

Sur ce, ne m’en voulez pas, mais je crains de rencontrer une BriReC, et vu ce que je dissimule sur moi, je risque une peine de torture par simulation électronique de cauchemars, pour me faire avouer le nom de mes complices, voire un emprisonnement à vie. Si vous le permettez, je vais déposer ce fardeau en un lieu où on ne risque pas de me taxer. Et la prochaine fois, méfiez-vous des trop propres sur eux. Parole d’artiste.

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