claire/ mars 9, 2020/ Pêle-mêle

En ce 8 mars 2020, alors qu’un peu partout se déroulent des manifs ou des événements (parfois sous répressions policières), une petite bd se lance sur Bayday qui raconte une histoire particulière mais si tristement commune, sur fond de répression politique.

Cela n’est pas évident quand on voit la couverture, mais Chuch a fait le pari du noir et blanc. Et autant dire d’emblée que c’est un pari gagné.
D’un noir et blanc chargé, comme le récit de cette jeune « fille-mère » comme disaient un ancien temps en France, qu’on sent encore très présent au Guatemala.

Le Guatemala fait parti de ces pays de la Cordillère des Andes dont peu de Français connaissent l’histoire détaillée. Il est un comme perdu dans les brumes des dictatures sud-américaines… Nous en reparlerons lors d’un autre billet.

Car cette auto-fiction dessinée se passe dans ce contexte historique et très politique du Guatemala des années 80, alors que nous étions dans l’oubli de ce qui pouvait bien se grenouiller « là-bas » : des successions d’oppressions qui se sont exercés principalement contre les populations locales à l’arrivée des conquistadors, principalement Maïa. Plus de quarante mille personnes sont portées disparues, les circonstances de leurs disparitions restant opaques.

Chuch parait par épisodes hebdomadaires sur le site Bayday. La série complète sera en ligne le 21 juin 2020, pour le Jour national des disparitions forcées, commémoration des dizaines de milliers de disparus.

Le trait rappelle certains choix de Marjane Satrapi dans Persepolis. Et ce n’est pas un hasard. Car la pression que j’ai décidé de qualifier d' »orchidique » (en référence à orchis, testicule, et en parallèle avec hystérique, qui vient d’hysteros, l’utérus) s’exerce toujours et d’abord sur le corps des femmes.

En attendant de découvrir la fin de l’aventure, il est déjà possible de lire en feuilleton hebdomadaire le devenir de Nicte’. Le jeune talent du couple Talléone/Sébastien G. joue à plein pour amener le lecteur à se reconnecter la semaine suivante pour connaître la suite.

Publier sur cette plateforme collaborative de bd est symptomatique de la difficulté à percer, et à vivre de la bande dessinée pour celles et ceux qui ne sont pas (encore) des stars du monde la publication dessinée. Bayday fait le choix du payant redistribué aux auteur(e)s, dessinateurs et dessinatrices et scénaristes. Cependant, pour Chuch, ne vous affolez pas : outre que le premier chapitre est gratuit, les suivant sont à 1€, et une douzaine est en prévision. Cela vaut la peine de profiter d’un univers décrit avec finesse, précision et pudeur.

Le noir et blanc est l’expression du contraste de nos mondes si paisibles en façade, mais qui récusent aux victimes le droit inconditionnel au refuge

Différent et semblable pour rappeler combien la répression politique, non contente de s’exercer sur l’esprit des populations, cible le corps de la femme, il faut (re)lire Persepolis.

Dans Mourir, partir, revenir, Les Hirondelles de Beyrouth, Zeinab Abirached relate son enfance et sa jeunesse dans le Liban cisaillé par les armes. Paru en 2005, et déjà tiré à 15 000 exemplaires, cette bande dessinée qui a, elle aussi, choisi le noir et blanc, adopte un graphisme particulier faussement enfantin au service d’un récit tendre et terrible.

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Les Hirondelles de Beyrouth : partir, revenir…

En ces temps où se encore et toujours se pressent des réfugiés fuyant la guerre, souvent considérés comme des intrus par les populations européennes, il faut rendre hommages à ces destins en noir et blanc qui relatent l’exil, ses souffrances, et ces autres souffrances, laissées comme une musique d’affres et de douleurs, à nos portes. Comme si c’était aux populations victimes des chacals et des tyrans de porter la honte de nos propres peurs.

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